Un souffle sur ta peau

Ouvrir mes cartons dans lesquels mes affaires étaient emballées depuis trois ans était une expérience un peu curieuse. Au fur et à mesure que je retrouvais des objets, des livres, des cds, des bibelots que j’avais oubliés, je voyais des souvenirs un peu distants. Au contraire, certaines choses ont été immédiatement jetées parce que cassées ou devenues indésirables. Une sorte de grand ménage pour faire peau neuve dans un lieu vierge de tout vécu, quoiqu’amplement prometteur. De plus, cela a ainsi été l’occasion de réorganiser l’imminent paysage quotidien. L’impression est différente de celle idéalisée et solidement ancrée dans l’inconscient, de ce référent culturel asséné dans nos crânes depuis toujours par une inlassable coulée médiatique. Mais à l’époque d’internet, ce dernier a-t-il toujours sa raison d’être ? Tout étant devenu instantané, immédiat et à portée de main, finalement, un endroit ou un autre, cela ne revient-il pas au même ? De fait, on se retrouve souvent en un lieu inattendu, dans une position insoupçonnée et en compagnie surprenante. Des liens se sont modifiés ou évanouis, laissant parfois une vague nostalgie d’instants volés, de ces souvenirs des êtres disparus et qui nous manquent. Parfois, ils ont laissé derrière eux une parcelle de continuité que l’on a du mal à appréhender mais qui contient le germe d’un avenir insolite (ainsi de la récente “Polish connection”). L’assurance d’avoir ouvert un chapitre vierge au terme de cette première année qui a vu tant de choses radicales se produire est devenue un moteur, une confiance, une sérénité. Les petites altercations, au final insignifiantes et routinières, sont vite oubliées, où qu’elles se situent.

Je me réjouis des visites à venir. Le défilé va s’ouvrir d’ici quelques semaines et va revêtir une tout autre dimension, comme si chaque jour, on devait remettre en perspective son positionnement temporel.

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Sentiment nouveau

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Gleðileg Jól

Si les Noëls ne se ressemblent pas tous, je persiste et je maintiens que c’est une fête que j’aime. Certainement pas pour des raisons religieuses et encore moins pour le mercantilisme dont elle est désormais indissociable mais pour la simple occasion qu’elle présente, parmi d’autres, de se retrouver avec sa famille. Ça peut paraître idiot mais ayant de bons rapports avec la mienne, j’ai la chance de pouvoir apprécier Noël. C’est plus une tradition qu’une fête d’ailleurs.

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What power art thou…

Toujours cette mémoire olfactive. Cette fois-ci, l’intrigue se joue dans le nez du chat qui semblait particulièrement intrigué par un produit à base d’huile de vison dont je m’étais tartiné la face pour affronter le froid cinglant hier matin. En fait, alors que je marchais dans les rues à la recherche d’un cadeau pour G., l’odeur de ce produit me rappelait la Finlande car je l’utilisais peu, uniquement pour les températures négatives. Je revoyais ces espaces infinis, ces brèves journées crépusculaires et leur luminosité si particulière. Je me souviens des températures très basses mais du froid sec alors qu’à Paris, il y avait vingt degrés de plus mais le froid y était humide et transperçait toutes les couches qu’on pouvait revêtir et pénétrait au plus profond du squelette pour faire grelotter. Étrange, quand on y pense, d’avoir eu plus froid à Paris par -5° C qu’à 300 km au nord du cercle polaire, en pleine Laponie. Un avant-goût de notre prochaine expédition en Islande que nous sommes désormais désireux de voir l’hiver. Je suis conscient que ce sera très différent de ce que j’ai connu en Finlande mais la constante froide et nocturne devrait m’être déjà quelque peu familière.

Naturellement, le chat ne pouvait aucunement avoir de tels souvenirs en reniflant cette odeur sur ma figure. L’espace d’un instant, j’ai même cru qu’elle allait apprécier au point de se mettre à me lécher mais après presque une demi minute de analyse olfactive intensive, elle s’est finalement ravisée et a repris le cours de sa sieste.

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Popplagið

Popplagið

On a beau renier sa famille à l’adolescence, les liens du sang constituent une donnée pérenne au cours d’une existence. À une échelle réduite, on pourrait comparer les liens d’amitié ou amoureux à une époque, une période : indissociables. Deux événements coup sur coup me permettent ces derniers jours de m’attarder sur ces réflexions. D’abord, le petit séjour à Paris pour l’anniversaire de mon grand-père qui a voulu réunir ce qu’il reste de la famille. Émouvant du fait que telle chose ne s’était pas encore produite. Intrigué, curieux et peut-être un peu nerveux de rencontrer une tante inconnue et son mari, la nouvelle dulcinée de mon oncle et bien sûr de présenter G. au patriarche. Parallèlement, des petits riens, ces détails en soi insignifiants mais tellement signifiants justement, lorsque remis en perspective, comme un attachement qui se renforce avec mon frère. Des échanges affectifs verbaux basés sur ce passé que lui et moi n’avons pas en commun pour cause de machinations vaines. Ça me fait penser aux guerres : quand les haines se déclenchent et que l’on tente de les relayer à des parties non concernées (en général, les enfants), lesquelles n’ont strictement rien à voir avec l’objet du conflit. J’ai l’impression qu’il en va de même pour lui et moi. Nous étions là, pris entre les belligérants. Ni lui, ni moi n’ayant demandé à être des enjeux, des pions. Et le plus beau pied de nez que l’on puisse faire à la partie en tort, c’est précisément notre rapprochement affectif. Et j’en suis content.

Puis il y a aussi la nouvelle de la mort du grand-père de C. qu’elle vient de m’apprendre elle-même. Le temps a beau passer et nous, ne nous voir que de loin en loin, je reste à ses côtés. Je repense à mon exil primaire et aux liasses postales que nous nous envoyions à l’époque. La distance n’est pas toujours fatale aux relations humaines. Nos souvenirs communs sont ceux de tous. Hier encore, alors que J.-C. me racontait un épisode désopilant de son improbable passage à l’armée, j’avais l’impression que celui que j’étais il y a quinze ou vingt ans avait le même genre de folie… Dans un autre cadre, naturellement. On m’a souvent encouragé à écrire, à consigner toutes sortes de souvenirs (les miens et ceux des autres), mais finalement, chacun a ses propres épisodes dignes de narration et de partage. La vie fait que l’on traverse différentes phases et que seuls les importants restent. Des visages, des figures. Un va et vient incessant. Peu ne sont pas de simples silhouettes dans la foule. Les délires et les refaçonnages du monde avec T. depuis quasiment dix ans me rappellent aussi Un éléphant, ça trompe énormément, revu il y a peu à la télé. Film génial, instantané authentique d’une époque mais aussi d’un âge, d’un état vers lequel nous nous acheminons lentement. La conscience de se rendre compte que nous basculons dans l’âge adulte malgré la part de gaminerie qui reste en nous et qui, à n’en pas douter, subsistera, atteignant de ce fait un équilibre d’humanité accomplie et de naïveté insouciante. En un mot, ce qui fait de nous des humains.

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Sonic Mood

Je crois que je m’émerveillerai toujours face à la puissance évocatrice de la musique. Ce soir, alors que nous sommes assis en silence, absorbés, G. par son nouveau portable, moi par une quête gastronomique cybernétique, j’ai tout de même entrepris au bout d’un moment de meubler le silence dans lequel nous nous étions inconsciemment laissés glisser. Je me suis mis à aller et venir entre deux pages de marmiton et une sélection musicale inspirée par mon seul ressenti du moment. Mes choix, totalement disparates, me rappelaient des moments précis, des atmosphères particulières, des époques, des lieux, les gens que je côtoyais. Je me demandais alors comment les artistes arrivaient à tellement cristalliser l’essence du moment. Une émission m’est alors revenue en mémoire, un documentaire sur la Britpop que j’avais regardé à Hastings il y a quelques années, avec A. qui s’était d’ailleurs plus ou moins endormi. Je m’étais alors fait la réflexion étonnée que le mouvement Britpop était terminé. Les groupes qui le poursuivent ne peuvent plus être considérés comme purement issus de lui car plus de la première mouvance. Il y avait naturellement été longuement question de puisque l’un des groupes les plus emblématiques, qui avait justement su percer par son aptitude à capter et rendre le sentiment général vécu au cours des années 1990. M’étant déjà arrêté sur la mémoire olfactive, la puissance de l’auditive n’en est pas moins formidable. Nous propulsant d’un clic à travers les années, j’observais du coin de l’œil le pied de G. qui battait parfois négligemment la mesure. Je me demandais alors quelles les images pouvaient défiler dans son esprit en entendant ces voix, ces mélodies, ce à quoi elles pouvaient bien le renvoyer, tout en étant moi-même catapulté dans un autre espace-temps. Mais son pied m’indiquait néanmoins que quelque chose devait probablement lui revenir en mémoire. Peut-être était-ce un souvenir anodin, voire insignifiant ? Je me demandais si, comme c’est le cas pour moi, mais également pour T., des images d’une Amérique, d’une Angleterre et même parfois d’une France mythifiées le saisissaient lui aussi. Si des visions magnifiées d’atmosphères, de paysages, d’actes étaient évidentes à la seule audition de certains accords. Étonnant de constater que chacun possède son mode d’expression propre mais le sensoriel est plus immédiat que le cérébral. Que peut ressentir C. lorsqu’elle expose dans les galeries qui lui sont si chères ? Que peut mettre Gerry8000 dans ses clichés ? Et Maeren dans son exploration vidéo et BD ? Qu’est-ce que j’essaye de faire sortir à travers mes mots ? Nous devons je pense y mettre nos tripes car le ressenti est tel qu’il convient de l’extérioriser. Et partant, cet accouchement, souvent laborieux, parfois douloureux, n’est que notre manière de livrer au monde ce qu’il y a à l’intérieur de nous.

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Ménage automnal

La nuit tombe déjà et le froid est désormais bien installé sur la ville. Le violoncelle égrène sa mélancolie dans le salon pendant que le chat dort sur les genoux de G. qui lit. C’est une parfaite journée de paresse qui m’a laissé le loisir de faire le ménage dans mes archives. Certains souvenirs me sont revenus à l’esprit après des rêves désagréables la nuit dernière. En relisant certains messages, en me remémorant certains épisodes d’un passé qui s’estompe peu à peu, j’observe avec curiosité le chemin parcouru depuis. Je me souviens de ce printemps 1998. C. et moi attendions d’entrer dans ce lieu insipide et surfait des Champs-Élysées. Ce petit séjour parisien ne se passait pas du tout comme je l’avais prévu mais il se passait bien. C. m’avait emmené dans quelques galeries et elle m’avait convaincu de l’accompagner à cette soirée. Une fois à l’intérieur, nous avons revu le couple croisé à l’exposition Lumières du Nord. Je ne me souviens plus très distinctement d’eux mais ils étaient beaux, tous les deux. Un blond et un brun. C. et moi avions conjecturé qu’ils devaient être scandinaves. Au moins le blond. Je crois que c’était avec lui que j’avais échangé des regards éloquents dans les deux lieux. Ce soir-là, je rentrais avec C. et nous dormions chez F. donc je ne leur aurais probablement pas faussé compagnie ni à l’une, ni à l’autre. Lors de l’exposition, C. et moi étions dans une salle où passaient en boucle des vidéos de Björk, au son de ses premiers albums, naturellement. Ils sont arrivés sur nos talons et se sont tenus à nos côtés, regardant les vidéos avant de cheminer oisivement parmi les œuvres exposées. C. et moi sortîmes les premiers du bâtiment. Je jettai un dernier coup d’œil furtif aux deux garçons. Pour les retrouver ce soir-là dans le bruit, la foule et la fumée. C. aussi avait remarqué l’air réprobateur et anxieux du brun qui passait du blond à moi.

Plus tard, V. me confiait que son premier souvenir de moi datait de cette soirée. Nous l’avions effectivement aperçu dans la queue attendant d’entrer. Le mien de lui remontait à plusieurs années auparavant. Ce soir, je trouve presque étrange qu’il ait eu une telle importance dans ma vie. L’atmosphère est désormais déparisianisée et les choses sont mises en perspective. Une sorte d’atemporalité préside à mes souvenirs désormais détachés. La vie a pris des bifurcations des plus inattendues et somme toute, pour le meilleur. Cette année, à deux reprises, T. est venu à Bruxelles sans que nous ne parvenions à nous voir. Ma dernière entrevue avec lui fut cette soirée PIG au cours de laquelle il s’est brouillé avec K. : nous étions trois à baver après le même mec et c’est T. qui l’a remporté dans un retournement de situation final, alors que K. allait le faire. J’étais évidemment hors course. Mais ce qui me revient en mémoire au sujet de T., c’était sa prédiction et son jugement. Visionnaire ou médium ? Je ne saurais plus dire. Toujours est-il qu’il m’avait prédit, lors d’un échange sur MSN, qu’il me faudrait encore passer par deux amours déçues (consistantes, j’imagine) avant de trouver le bon. Et que l’âge d’or, pour un homme, c’était à partir de la trentaine. Il m’avait démontré par A+B que c’était le cas. La conversation en question doit toujours être quelque part dans mes historiques. Toutes ces incertitudes passées, toutes ces peurs envahissantes, toutes ces angoisses paralysantes, toutes ces souffrances trop proches ne sont plus que des coquilles désincarnées, creuses, vides. Je me rends compte de la symbolique architecturale dans cette cosmogonie personnelle : tout s’est imbriqué jusqu’à ce jour pour donner une éclosion. L’accomplissement de certains événements ont révélé qu’un changement s’était produit. Et ceux d’aujourd’hui étaient impensables il y a encore peu mais la sérénité et la confiance actuelles rendent toute volonté de s’auto-convaincre d’un mirage obsolète. Justement puisqu’il n’y a plus de mirage.

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Nonante-deux

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Je descendais périlleusement un plateau chargé d’une théière fumante et de ses tasses chancelantes satellitaires, il y a quelques minutes jusqu’au jardin. Le parfum du breuvage ambré et frémissant se laissait entraîner par mon pas précautionneux dans l’étroit escalier en colimaçon métallique. Comme toujours, la mémoire olfactive a subitement provoqué un flash-back.

Je me revoyais dans cette grande salle par un de ces innombrables matins d’été, la porte de la terrasse ouverte, le soleil éblouissant notre petit-déjeuner que rythmait l’inlassable France Musique de l’époque. L’opération anglicisante qui se reproduirait vers 17h00 consistait en une prise de thé et de tartines de pain grillé. Jamais de baguette française asséchée et insipide, ni de vulgaires biscottes, toujours du pain frais et généralement de son. Je me souviens que je n’appréciais que modérément le pain grillé à l’époque parce que souvent trop grillé et qu’il me bousillait les gencives. Il faut dire que j’ai toujours rechigné à tremper quoi que ce soit dans mon thé. It’s unbecoming. Mon grand-père s’amusait parfois du soin que je prenais (sans parler du temps, monopolisant le beurrier ou les confitures) à méticuleusement étaler du beurre, de la confiture ou du miel sur toute la surface de la tartine, sans laisser la moindre parcelle de pain visible. Je ne sais pas pourquoi j’y mettais un tel soin mais une tartine mal préparée me paraissait incomplète. Au dehors, sur la terrasse baignant dans le soleil, on entendait piailler les hirondelles qui passaient en zigzagant à toute bringue. Les tourterelles venaient également se poser sur le toit, sur le mur de la terrasse, dans les acacias la surplombant ou sur la tour et lançaient leur “rou-rou” imperturbables. Presque vingt ans ont passé ainsi. Je n’ai pas de souvenirs de mes grands-parents antérieurs à cette habitation qui a été et reste le seul élément stable de la première partie de ma vie. Alors que ma grand-mère vient d’avoir quatre-vingt-douze ans et que je ne la vois plus que très peu, mon grand-père étant mort il y a déjà une dizaine d’années, je me plais à chérir ces souvenirs-là, même si la réalité des vestiges du lieu est, semble-t-il, devenue attristante.

Parfois aussi, je pense à elle quand je vois d’autres grands-mères dans les rues. Ou comme Mme P., ma voisine lorsque j’habitais Paris, avec qui je rigolais beaucoup quand je lui faisais remarquer que cela faisait trois ans qu’elle me disait avoir quatre-vingt-quatre ans, qu’elle me disait s’emmerder depuis que son mari était mort et qu’elle regardait Les Feux de l’Amour parce qu’elle s’emmerdait, même si c’était “con comme la lune”. J’étais chômeur, elle était retraitée. Nous étions faits pour nous entendre. Le jour où je lui suggérai de prendre un amant pour ne plus s’ennuyer, elle a éclaté de rire. Mais elle est morte dans son sommeil pendant que j’étais en Finlande. J’étais bien triste à mon retour. J’aimais bien l’entendre s’engueuler avec un de ses fils sitôt la porte d’entrée refermée sur lui. Ils gueulaient pendant environ deux heures, le temps de déjeuner. Puis quand il partait, ils se disaient gentiment au revoir sur le palier, même si parfois, la porte claquait à grands fracas. Ça mettait un peu d’ambiance.

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Journal d’Islande

Premier jour :

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G. et moi sommes arrivés hier soir en Islande. Si ce n’est pas l’hiver, la différence de température était néanmoins très nette par rapport à Bruxelles. Il faisait sombre à 23h30. Une obscurité crépusculaire qui, si elle ne permettait pas de bien voir, laissait tout de même se rendre compte de certaines particularités auxquelles les lectures m’avaient pourtant déjà préparé, la principale étant l’absence d’arbres. Évidemment, ce matin avec le grand soleil, j’aperçois depuis la fenêtre du salon de nos hôtes (et comme ils nous l’ont expliqué) en zones côtières et urbaines, on s’est mis à planter des arbres. Mais leur absence ailleurs est remarquable.

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La luminosité est intense ce matin sur Reykjavík. La vue sur la baie est magnifique : légèrement en hauteur, la maison de nos hôtes surplombe la ville et offre un spectacle déjà autre avec ce plateau élevé, aux parois presque à pic, qui crève les larges nuages venant de l’est. De l’autre côté de la baie, on aperçoit un glacier. Ce haut plateau a des allures de désert du sud-ouest américain, avec seulement une teinte plus mousseuse, oscillant entre un vert faiblard et un marron ferrugineux. Par endroits, il me semble distinguer quelques petits amas de neige, comme oubliés.

Ma notion du temps est ébranlée par mes troubles chroniques du sommeil et par les heures d’ensoleillement. Je suis debout alors que tout le monde dort encore. Il fait grand jour et je ne sais pas quelle heure il est. Si l’eau du robinet a une odeur de soufre très distincte, elle n’a strictement aucun goût et elle est tout à fait potable.

Cinquième jour :

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Après deux jours passés à Reykjavík au cours desquels nous avons complètement pris goût à la fréquentation de la piscine de quartier qui est un pur délice avec son eau naturellement chaude, ses divers bains bouillonnants et sa propreté immaculée, nous avons pris la voiture et sommes partis en direction du sud-est. Peu après la sortie de Reykjavík, nous avons traversé un champ de lave : une vaste plaine ressemblant à un plat de fayots ou de cottage cheese géants, recouverts de mousse. Toutes ces pierres ont été polies et leur aspect cache néanmoins de l’obsidienne tranchante à ce qu’il paraît. En arrivant hier soir à Hólaskjól, nous nous sommes promenés dans un autre champ de lave au crépuscule, vers 23h00, jusqu’à une cascade magnifique. Ces empilements de pierres forment souvent des structures étranges et il devient ainsi évident que la croyance aux elfes, trolls et autres êtres fantastiques ait pu avoir une telle vivacité.

cascade

Si Reykjavík est une petite ville, je m’attendais à ce que d’autres villes, repérées sur la carte, le soient également. En fait, la traversée de Vík, par exemple, a dû prendre deux minutes : il n’y a qu’une route et quelques maisons. Nous roulions vers Skaftafell et les paysages étaient tout simplement incroyables. La route longeait la côte entre des montagnes dépouillées et les plaines alluviales infinies et au-delà desquelles commence la mer. Mais ce fut le premier contact avec un glacier qui a pris des allures de paysage de fin du monde. Nous avons bifurqué sur une piste jusqu’à une sorte de barrière rocailleuse. Devant nous s’étendait une plaine noire démesurée, bordée dans le lointain par des montagnes à la noirceur lugubre et par la langue du glacier. Nous avons décidé d’aller jusqu’au glacier à pieds. La plaine était immense. Un bruit aquatique mais inindentifiable résonnait dans toute la vallée et disparaissait chaque fois que nous descendions dans un creux. Puis, au bout d’une longue marche, une rivière s’est soudainement ouverte juste à nos pieds. Bordée de parois friables de sable noir, nous n’avons pu nous approcher de ses eaux crayeuses. Le bruit retentissant dans toute la vallée venait des rapides en contrebas. Nous avons donc dû rebrousser chemin dans ce paysage totalement désolé. Le terme de lunaire revient souvent dans les guides sur l’Islande pour qualifier ses paysages. Mais là, c’était vraiment un paysage digne de Star Wars. Nous étions comme seuls dans un monde inconnu, face au Skeiðarárjökull que nous n’avons donc jamais atteint.

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En arrivant le soir à Skaftafell, nous avons étudié notre itinéraire du lendemain : les orgues basaltiques de Svartifoss, promenade jusqu’au Skaftafellsjökull, puis au Svínafellsjökull.

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Après avoir fait tout cela le lendemain, nous nous sommes dirigés vers le lagon de Jökulsárlón pour une petite excursion au milieu des blocs de glace détachés du Breiðamerkurjökull. Si le site était magnifique, étincelant de blancheur glaciaire, du bleu froid caractéristique et du gris des cendres volcaniques, comme sur nos fromages de chèvre, le lieu grouillait de touristes. Le tournage idiot d’une scène d’un James Bond a dû accroître le phénomène.

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Quant à hier, nous avons pu admirer un pont de lave surplombant un torrent d’un bleu froid et pur, un lac ensoleillé et bordé par deux cascades, puis nous avons roulé sur les pistes jusqu’à une hauteur d’où nous apercevions d’un côté la mer, de l’autre le Mýrdalsjökull. Le matin, nous avions commencé par aller voir une splendide cascade mais le chemin pour y arriver longeait une rivière où grouillaient des milliers de mouches au point que G. et moi avions dû nous voiler pour avoir la paix.

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8ème jour :

Avant-hier, B. nous a amenés à Landmannalaugar. C’est l’Islande des cartes postales. Nous avons commencé par un bain dans un petit étang d’eau chaude (alors que sur le ponton, les gens y portaient anoraks, bonnets etc.). C’est ensuite que nous sommes partis marcher dans un champ de lave, en pleine grisaille et sous la pluie, pour atteindre ces montagnes rougeâtres, parsemées de fumerolles exhalant de fortes bouffées chaudes de soufre.

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Pour retourner à la voiture, nous avons suivi une gorge dont la terre et le sable avaient une couleur verte tirant sur le gris. Trempés et frigorifiés, nous avons décidé de suivre B. jusqu’à Reykjavík pour y passer la nuit avant d’aller voir les fjords du nord. Mais B. nous a d’abord amenés jusqu’à un immense cratère à la terre rouge-pourpre tranchant avec le bleu limpide du lac qui l’emplissait.

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G. s’est mis à m’appeler son « baroudeur » parce que je ne me suis pas rasé depuis plusieurs jours et moi, « mon Indiana Jones » pour avoir réussi à traverser sans encombre plusieurs gués hasardeux.

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Après un petit plongeon dans « notre » piscine à Reykjavík, nous avons mis le cap sur les fjords spectaculaires du nord-ouest. Nous nous sommes arrêtés à Djupavík pour passer la nuit après une route longue, tortueuse et torturée le long des fjords, avec des rochers menaçants à flanc de montagne d’un côté et le vide sur la mer de l’autre.

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Sitôt après avoir retenu une chambre, nous avons immédiatement poussé plus loin, jusqu’à Krossnes où nous voulions nous plonger dans la piscine du bout du monde dont B. m’avait montré les photos avant de partir. Nous l’avons trouvée : une piscine d’eau chaude au bout du monde, au milieu de nulle part, à la fin de la route. Il faisait gris, il bruinait et, depuis le bassin, nous contemplions d’énormes rouleaux qui s’écrasaient sur les rochers à quelques dizaines de mètres de nous. C’était totalement irréel mais en quelques minutes, trois voitures ont fait irruption et quelques locaux, surgis d’on ne sait où, nous ont rejoints dans l’eau chaude.

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Nous avons repris la voiture pour retourner à Djupavík, traversant des nuages sur cette mauvaise route. C’est pendant le dîner que je me suis rendu compte que l’usine désaffectée de harengs m’était familière : l’une des serveuses portait un t-shirt de Sigur Rós. J’ai échangé quelques mots avec elle et elle m’a confié avoir assisté au concert qu’ils y ont donné en 2006. J’ai dû voir l’usine dans Heima. D’ailleurs, ce matin, au petit déjeuner, G. m’a retrouvé les livres d’or du lieu et j’ai réussi à retrouver trace de leur passage. J’ai ouvert les pages de juillet 2006 (seulement quelques semaines après les avoir vus à l’Olympia à Paris) et j’ai trouvé les signatures de Jónsi, Goggi et Orri, sans parvenir à identifier celle de Kjartan.

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Le lendemain matin, nous avons fait une longue promenade : nous avons gravi une montagne en suant des litres pour atteindre le sommet d’où nous attendait une vue panoramique et incroyable sur tout le fjord. Le passage d’un torrent qui allait se jeter dans le vide quelques dizaines de mètres plus loin, s’est avéré quelque peu laborieux, mais nous avons fini par redescendre à Djupavík, voir l’exposition de photos installée dans l’usine.

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Après avoir quitté Djupavík, nous avons fait halte dans une petite localité singulière : Skagaströnd. Skagaströnd offrait un camping bien plus agréable (et gratuit) où nous avons passé la nuit. Le lendemain, nous sommes revenus sur nos pas à Blönduós faire des photos des églises et ramasser du sable noir sur la plage. Puis, direction le sud pour rejoindre Gulfoss et Geysir. Les paysages étaient, une fois de plus, à couper le souffle. Sur le chemin, nous nous sommes arrêtés pour nous baigner dans une piscine d’eau chaude de nouveau totalement isolée en rase campagne. Au milieu des paysages irréels qui nous entouraient, plusieurs arcs-en-ciel attendaient que nous les traversions pour atteindre la spectaculaire chute d’eau de Gulfoss et le jet d’eau chaude Strokkur et le petit point d’eau chaude d’un bleu azur intense à Geysir. B. nous ayant recommandé le restaurant de l’hôtel de Geysir, nous avons donc pris place à une table pour un excellent dîner, spectateurs de l’hilarité quasi-hystérique de deux touristes allemandes.

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Trois derniers jours :

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Nous avons réussi à rentrer de notre excursion hier soir tard. Nous allions donc pouvoir participer à la gay pride de Reykjavík. Naturellement, j’espérais y croiser Jónsi dont j’ai acheté une édition limitée de l’album solo la semaine dernière en arrivant. Les rues étaient bondées. G. et moi ne nous attendions pas à une telle affluence. Les chars ont commencé à défiler, certains ne manquant pas d’humour, comme celui où une dizaine de garçons et de filles étaient déguisés en Jóhanna Sigurðardottir. De simples spectateurs preneurs de photos, nous avons fini par nous retrouver en marche dans le cortège. Puis, au bout de quelques heures, à quelques mètres devant nous, une tête coiffée d’un haut de forme a regardé de côté et j’ai indiqué à G. que le garçon ressemblait à Jónsi. Nous nous sommes approchés et j’ai aussi reconnu Alex. C’était donc bien lui. Je me sentais au final heureux de l’apercevoir d’aussi près mais intimidé comme une adolescente, ne sachant en définitive comment l’aborder et lui parler sans paraître banal, ni le déranger. Bien m’avait pris de mettre mon t-shirt que j’avais fait faire pour une grande occasion car, G. m’ayant encouragé à aller le voir, je me suis dirigé vers Jónsi et son regard est tombé sur le titre de la chanson inscrit sur mon t-shirt. Il m’a souri. Je lui ai demandé la permission de faire une photo. J’ai tendu l’appareil à G. qui nous a pris. Jónsi m’a complimenté sur le t-shirt et j’ai bredouillé un remerciement en islandais. Pendant plusieurs heures ensuite, je n’arrivais pas à y croire. B. et A. nous ont rejoints pour prendre un verre. Puis Jónsi et Alex sont passés devant la fenêtre derrière laquelle nous étions attablés. Pendant les 48 heures suivantes, B. m’a indiqué deux moyens d’avoir un vrai contact ultérieur avec Jónsi. Il connaît bien le chanteur de Gus Gus qui doit lui-même connaître Jónsi. Et la mère de B., qui nous a invités à dîner le lendemain soir, est amie avec la mère du batteur. Je pense donc qu’il y aura des chances de le revoir un jour ou l’autre. G. est même prêt à retourner à Reykjavík s’ils y donnent un concert.

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Pour la fin du séjour, avant le délicieux dîner chez les parents de B., nous avons été nous plonger dans l’eau laiteuse et bleutée du Bláa Logið, avant d’aller observer des macareux à flanc de falaise, puis de nous promener le long d’un vaste lac de cratère volcanique et de nous foutre d’une portée de Bidochon anglais qui officiait près des sources d’eau chaude.

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La dernière journée fut consacrée à un shopping sportif, dont l’élément le plus dur à trouver fut le dvd de Mýrin, la visite du Reykjavík Art Museum, une promenade sur le port de Reykjavík puis un classieux dîner de bilan dans un restaurant chic. Bilan positif à tous points de vue. Nous reviendrons, c’est sûr.

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Serenity

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Dernières heures avant le départ et dernières heures passées seul avant le retour de G.. Dernière balade aussi avec T.  cet après-midi, à l’abbaye, une sorte de nostalgie planant déjà au-dessus de nos têtes. J’espère qu’il va pouvoir revenir rapidement et durablement. Schopenhauer avait un dentier, à ce qu’il paraît. Et cela nous aura malgré tout permis de nous dérider un peu, tout en regardant ces deux jeunes hommes en train de se filmer sur la pelouse à faire des cabrioles et des figures. Probablement des danseurs. Même s’ils n’étaient manifestement qu’en train de répéter, leurs mouvements étaient gracieux, souples, ondulants.

Somme toute, ces quelques jours m’ont permis de pouvoir terminer mes lectures et préparer l’après. Les changements à venir très prochainement et porteurs d’une plus grande sérénité doivent se préparer méthodiquement et confortablement. Les choses sont donc mises en route et elles évolueront pour le meilleur, sans aucun doute, comme le laisse augurer l’inscription d’A. sur mon bras hier.

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Analyse

Je n’avais pas vu P. depuis 2000. Bel exemple de réussite brillante depuis Oxford (mais avoir une mère présentatrice nationale de son continental pays, ça peut aider). P. était toujours la même, désormais flanquée de son mari espagnol et d’un gracieux bébé. N’ayant pas la fibre parentale, loin de là, j’ai néanmoins été charmé par ledit bébé dont P. m’assurait pourtant qu’il était grognon, mal réveillé et de mauvaise humeur. Si c’était ça qu’elle considérait mauvaise humeur, cet enfant doit être un véritable ange lorsqu’il est bien disposé. Mais le plus surprenant a été les propos qu’elle m’a tenus ensuite, lorsque le jeune père est parti jouer dans une autre pièce avec son bambin. P. m’a exposé sa théorie sur l’absence d’amour maternel inné. Elle apprend à aimer son enfant. Cet amour, partout idéalisé, vient petit à petit selon elle. Il se développe et s’acquiert avec le temps. P. n’est pourtant pas la première de mes amis à avoir un enfant et j’ai donc déjà eu des conversations sur le sujet mais jamais je n’avais entendu de tels propos. Surtout de la part d’une mère ayant encore des rapports assez fusionnels avec la sienne propre à ce que j’ai compris. Son point de vue était donc très intéressant car encore pris entre sa condition de fille plus qu’émancipée, et ses pérégrinations à travers le monde depuis des années l’y ont indéniablement aidée, et son nouveau rôle de mère pas d’emblée acquise à la cause. Elle m’a semblé avoir un rapport normal à sa maternité. Pas de propos béats sur l’extase de l’événement qui parfois n’est pas heureux. Il faut admettre que tout le monde n’a pas envie ou besoin de se reproduire. Même s’il est concevable qu’un enfant peut apporter beaucoup (mais également enlever beaucoup) dans une vie. Mon frère m’a beaucoup apporté de joie et il continue d’une manière désormais différentes. J’observe avec une curiosité incapable de compréhension son excitation à l’annonce de sa propre prochaine paternité. Je partage sa joie sans la comprendre. J’attends de voir si son enfant sera effectivement un enfant comme le fils de P. ou s’il sera une caricature d’enfant braillard idolâtré par des parents aveugles et sourds, ce qui je l’espère ne sera pas le cas, avant de me prononcer.

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