Premier jour :

G. et moi sommes arrivés hier soir en Islande. Si ce n’est pas l’hiver, la différence de température était néanmoins très nette par rapport à Bruxelles. Il faisait sombre à 23h30. Une obscurité crépusculaire qui, si elle ne permettait pas de bien voir, laissait tout de même se rendre compte de certaines particularités auxquelles les lectures m’avaient pourtant déjà préparé, la principale étant l’absence d’arbres. Évidemment, ce matin avec le grand soleil, j’aperçois depuis la fenêtre du salon de nos hôtes (et comme ils nous l’ont expliqué) en zones côtières et urbaines, on s’est mis à planter des arbres. Mais leur absence ailleurs est remarquable.

La luminosité est intense ce matin sur Reykjavík. La vue sur la baie est magnifique : légèrement en hauteur, la maison de nos hôtes surplombe la ville et offre un spectacle déjà autre avec ce plateau élevé, aux parois presque à pic, qui crève les larges nuages venant de l’est. De l’autre côté de la baie, on aperçoit un glacier. Ce haut plateau a des allures de désert du sud-ouest américain, avec seulement une teinte plus mousseuse, oscillant entre un vert faiblard et un marron ferrugineux. Par endroits, il me semble distinguer quelques petits amas de neige, comme oubliés.
Ma notion du temps est ébranlée par mes troubles chroniques du sommeil et par les heures d’ensoleillement. Je suis debout alors que tout le monde dort encore. Il fait grand jour et je ne sais pas quelle heure il est. Si l’eau du robinet a une odeur de soufre très distincte, elle n’a strictement aucun goût et elle est tout à fait potable.
Cinquième jour :

Après deux jours passés à Reykjavík au cours desquels nous avons complètement pris goût à la fréquentation de la piscine de quartier qui est un pur délice avec son eau naturellement chaude, ses divers bains bouillonnants et sa propreté immaculée, nous avons pris la voiture et sommes partis en direction du sud-est. Peu après la sortie de Reykjavík, nous avons traversé un champ de lave : une vaste plaine ressemblant à un plat de fayots ou de cottage cheese géants, recouverts de mousse. Toutes ces pierres ont été polies et leur aspect cache néanmoins de l’obsidienne tranchante à ce qu’il paraît. En arrivant hier soir à Hólaskjól, nous nous sommes promenés dans un autre champ de lave au crépuscule, vers 23h00, jusqu’à une cascade magnifique. Ces empilements de pierres forment souvent des structures étranges et il devient ainsi évident que la croyance aux elfes, trolls et autres êtres fantastiques ait pu avoir une telle vivacité.

Si Reykjavík est une petite ville, je m’attendais à ce que d’autres villes, repérées sur la carte, le soient également. En fait, la traversée de Vík, par exemple, a dû prendre deux minutes : il n’y a qu’une route et quelques maisons. Nous roulions vers Skaftafell et les paysages étaient tout simplement incroyables. La route longeait la côte entre des montagnes dépouillées et les plaines alluviales infinies et au-delà desquelles commence la mer. Mais ce fut le premier contact avec un glacier qui a pris des allures de paysage de fin du monde. Nous avons bifurqué sur une piste jusqu’à une sorte de barrière rocailleuse. Devant nous s’étendait une plaine noire démesurée, bordée dans le lointain par des montagnes à la noirceur lugubre et par la langue du glacier. Nous avons décidé d’aller jusqu’au glacier à pieds. La plaine était immense. Un bruit aquatique mais inindentifiable résonnait dans toute la vallée et disparaissait chaque fois que nous descendions dans un creux. Puis, au bout d’une longue marche, une rivière s’est soudainement ouverte juste à nos pieds. Bordée de parois friables de sable noir, nous n’avons pu nous approcher de ses eaux crayeuses. Le bruit retentissant dans toute la vallée venait des rapides en contrebas. Nous avons donc dû rebrousser chemin dans ce paysage totalement désolé. Le terme de lunaire revient souvent dans les guides sur l’Islande pour qualifier ses paysages. Mais là, c’était vraiment un paysage digne de Star Wars. Nous étions comme seuls dans un monde inconnu, face au Skeiðarárjökull que nous n’avons donc jamais atteint.

En arrivant le soir à Skaftafell, nous avons étudié notre itinéraire du lendemain : les orgues basaltiques de Svartifoss, promenade jusqu’au Skaftafellsjökull, puis au Svínafellsjökull.

Après avoir fait tout cela le lendemain, nous nous sommes dirigés vers le lagon de Jökulsárlón pour une petite excursion au milieu des blocs de glace détachés du Breiðamerkurjökull. Si le site était magnifique, étincelant de blancheur glaciaire, du bleu froid caractéristique et du gris des cendres volcaniques, comme sur nos fromages de chèvre, le lieu grouillait de touristes. Le tournage idiot d’une scène d’un James Bond a dû accroître le phénomène.

Quant à hier, nous avons pu admirer un pont de lave surplombant un torrent d’un bleu froid et pur, un lac ensoleillé et bordé par deux cascades, puis nous avons roulé sur les pistes jusqu’à une hauteur d’où nous apercevions d’un côté la mer, de l’autre le Mýrdalsjökull. Le matin, nous avions commencé par aller voir une splendide cascade mais le chemin pour y arriver longeait une rivière où grouillaient des milliers de mouches au point que G. et moi avions dû nous voiler pour avoir la paix.

8ème jour :
Avant-hier, B. nous a amenés à Landmannalaugar. C’est l’Islande des cartes postales. Nous avons commencé par un bain dans un petit étang d’eau chaude (alors que sur le ponton, les gens y portaient anoraks, bonnets etc.). C’est ensuite que nous sommes partis marcher dans un champ de lave, en pleine grisaille et sous la pluie, pour atteindre ces montagnes rougeâtres, parsemées de fumerolles exhalant de fortes bouffées chaudes de soufre.

Pour retourner à la voiture, nous avons suivi une gorge dont la terre et le sable avaient une couleur verte tirant sur le gris. Trempés et frigorifiés, nous avons décidé de suivre B. jusqu’à Reykjavík pour y passer la nuit avant d’aller voir les fjords du nord. Mais B. nous a d’abord amenés jusqu’à un immense cratère à la terre rouge-pourpre tranchant avec le bleu limpide du lac qui l’emplissait.

G. s’est mis à m’appeler son « baroudeur » parce que je ne me suis pas rasé depuis plusieurs jours et moi, « mon Indiana Jones » pour avoir réussi à traverser sans encombre plusieurs gués hasardeux.

Après un petit plongeon dans « notre » piscine à Reykjavík, nous avons mis le cap sur les fjords spectaculaires du nord-ouest. Nous nous sommes arrêtés à Djupavík pour passer la nuit après une route longue, tortueuse et torturée le long des fjords, avec des rochers menaçants à flanc de montagne d’un côté et le vide sur la mer de l’autre.

Sitôt après avoir retenu une chambre, nous avons immédiatement poussé plus loin, jusqu’à Krossnes où nous voulions nous plonger dans la piscine du bout du monde dont B. m’avait montré les photos avant de partir. Nous l’avons trouvée : une piscine d’eau chaude au bout du monde, au milieu de nulle part, à la fin de la route. Il faisait gris, il bruinait et, depuis le bassin, nous contemplions d’énormes rouleaux qui s’écrasaient sur les rochers à quelques dizaines de mètres de nous. C’était totalement irréel mais en quelques minutes, trois voitures ont fait irruption et quelques locaux, surgis d’on ne sait où, nous ont rejoints dans l’eau chaude.

Nous avons repris la voiture pour retourner à Djupavík, traversant des nuages sur cette mauvaise route. C’est pendant le dîner que je me suis rendu compte que l’usine désaffectée de harengs m’était familière : l’une des serveuses portait un t-shirt de Sigur Rós. J’ai échangé quelques mots avec elle et elle m’a confié avoir assisté au concert qu’ils y ont donné en 2006. J’ai dû voir l’usine dans Heima. D’ailleurs, ce matin, au petit déjeuner, G. m’a retrouvé les livres d’or du lieu et j’ai réussi à retrouver trace de leur passage. J’ai ouvert les pages de juillet 2006 (seulement quelques semaines après les avoir vus à l’Olympia à Paris) et j’ai trouvé les signatures de Jónsi, Goggi et Orri, sans parvenir à identifier celle de Kjartan.

Le lendemain matin, nous avons fait une longue promenade : nous avons gravi une montagne en suant des litres pour atteindre le sommet d’où nous attendait une vue panoramique et incroyable sur tout le fjord. Le passage d’un torrent qui allait se jeter dans le vide quelques dizaines de mètres plus loin, s’est avéré quelque peu laborieux, mais nous avons fini par redescendre à Djupavík, voir l’exposition de photos installée dans l’usine.

Après avoir quitté Djupavík, nous avons fait halte dans une petite localité singulière : Skagaströnd. Skagaströnd offrait un camping bien plus agréable (et gratuit) où nous avons passé la nuit. Le lendemain, nous sommes revenus sur nos pas à Blönduós faire des photos des églises et ramasser du sable noir sur la plage. Puis, direction le sud pour rejoindre Gulfoss et Geysir. Les paysages étaient, une fois de plus, à couper le souffle. Sur le chemin, nous nous sommes arrêtés pour nous baigner dans une piscine d’eau chaude de nouveau totalement isolée en rase campagne. Au milieu des paysages irréels qui nous entouraient, plusieurs arcs-en-ciel attendaient que nous les traversions pour atteindre la spectaculaire chute d’eau de Gulfoss et le jet d’eau chaude Strokkur et le petit point d’eau chaude d’un bleu azur intense à Geysir. B. nous ayant recommandé le restaurant de l’hôtel de Geysir, nous avons donc pris place à une table pour un excellent dîner, spectateurs de l’hilarité quasi-hystérique de deux touristes allemandes.

Trois derniers jours :

Nous avons réussi à rentrer de notre excursion hier soir tard. Nous allions donc pouvoir participer à la gay pride de Reykjavík. Naturellement, j’espérais y croiser Jónsi dont j’ai acheté une édition limitée de l’album solo la semaine dernière en arrivant. Les rues étaient bondées. G. et moi ne nous attendions pas à une telle affluence. Les chars ont commencé à défiler, certains ne manquant pas d’humour, comme celui où une dizaine de garçons et de filles étaient déguisés en Jóhanna Sigurðardottir. De simples spectateurs preneurs de photos, nous avons fini par nous retrouver en marche dans le cortège. Puis, au bout de quelques heures, à quelques mètres devant nous, une tête coiffée d’un haut de forme a regardé de côté et j’ai indiqué à G. que le garçon ressemblait à Jónsi. Nous nous sommes approchés et j’ai aussi reconnu Alex. C’était donc bien lui. Je me sentais au final heureux de l’apercevoir d’aussi près mais intimidé comme une adolescente, ne sachant en définitive comment l’aborder et lui parler sans paraître banal, ni le déranger. Bien m’avait pris de mettre mon t-shirt que j’avais fait faire pour une grande occasion car, G. m’ayant encouragé à aller le voir, je me suis dirigé vers Jónsi et son regard est tombé sur le titre de la chanson inscrit sur mon t-shirt. Il m’a souri. Je lui ai demandé la permission de faire une photo. J’ai tendu l’appareil à G. qui nous a pris. Jónsi m’a complimenté sur le t-shirt et j’ai bredouillé un remerciement en islandais. Pendant plusieurs heures ensuite, je n’arrivais pas à y croire. B. et A. nous ont rejoints pour prendre un verre. Puis Jónsi et Alex sont passés devant la fenêtre derrière laquelle nous étions attablés. Pendant les 48 heures suivantes, B. m’a indiqué deux moyens d’avoir un vrai contact ultérieur avec Jónsi. Il connaît bien le chanteur de Gus Gus qui doit lui-même connaître Jónsi. Et la mère de B., qui nous a invités à dîner le lendemain soir, est amie avec la mère du batteur. Je pense donc qu’il y aura des chances de le revoir un jour ou l’autre. G. est même prêt à retourner à Reykjavík s’ils y donnent un concert.

Pour la fin du séjour, avant le délicieux dîner chez les parents de B., nous avons été nous plonger dans l’eau laiteuse et bleutée du Bláa Logið, avant d’aller observer des macareux à flanc de falaise, puis de nous promener le long d’un vaste lac de cratère volcanique et de nous foutre d’une portée de Bidochon anglais qui officiait près des sources d’eau chaude.

La dernière journée fut consacrée à un shopping sportif, dont l’élément le plus dur à trouver fut le dvd de Mýrin, la visite du Reykjavík Art Museum, une promenade sur le port de Reykjavík puis un classieux dîner de bilan dans un restaurant chic. Bilan positif à tous points de vue. Nous reviendrons, c’est sûr.

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